Lettre écrite par Agnès de Lagausie, le 16 juin 2O14 en soutien aux sages femmes à domicile.

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À l’attention de Madame la Présidente du Conseil National de l’Ordre des Sages-Femmes

J’ai donné naissance à mes deux enfants, Thomas aujourd’hui 27 ans et Prune 26 ans accompagnée d’une sage-femme extraordinaire, Jacqueline Lavillonnière. A cette époque nous étions libres de notre choix. Les sages-femmes pouvaient pratiquer leur métier comme bon leur semblaient. Nous étions Laurent, le papa, et moi sans aucun questionnement sur le fait que si tout se passait bien, cela se passerait à la maison

C’est ce qui s’est passé.

Pour Thomas, étaient présent Jacqueline – sa maison était à trois kilomètres de la nôtre, elle passait nous voir – Laurent, sa sœur et moi, très souvent. J’ai perdu les eaux un matin, mais il ne se passait rien. Nous avons pris contact avec l’hôpital afin qu’ils nous accueillent en cas de non évolution du travail. Le peu de temps que nous y avons passé nous a choqués. Laurent obligé de sortir de la salle où la sage-femme m’a fait un touché vaginal. Premier touché ou l’on m’a fait saigner. Deuxième surprise, sa façon de me parler : elle n’osait dire le mot « césarienne » – j’ai dû le dire à sa place car elle n’osait le formuler, comme si je ne pouvais entendre une réalité à laquelle nous allions peut-être être exposé. Nous sommes partis de cet hôpital, en espérant ne pas avoir à y revenir. Le bébé allait très bien, notre sage-femme écoutait son cœur avec son stéthoscope en bois. En fait, j’avais une fissure dans la poche des eaux qui avait laissé sortir un peu de liquide amniotique, le liquide se renouvelant sans cesse, le bébé baignait dans une quantité de liquide qui ne changeait rien à son bien-être. Nous sommes allés chez une acupunctrice, pour essayer de déclencher le travail. Cette séance où ils étaient quatre à tourner les aiguilles en même temps a été assez épique. C’est le soir même – nous étions deux jours après la perte de liquide amniotique que le travail a démarré. Si j’avais été à l’hôpital, j’aurais surement été césarisée ! Pour moi une entrée dans un autre monde. Un état second – Laurent était triste du peu de communication dont j’étais capable. Il me l’a dit après. Lui par contre, a assuré le lien, la tête bien sur les épaules, il mesurait la dilatation du col, (Jacqueline lui avait appris) et quand la dilatation a été à 7, il est descendu à la cabine téléphonique – il était quatre heure du matin ( !) parler avec Jacqueline. Elle la rassuré et lui a dit qu’elle viendrait au matin… Et en effet – elle avait raison de sa patience, elle est arrivée vers 8H, Thomas est né à 12H25. Pour moi une naissance sans douleur, un ressenti de corps extrêmement intense. Les vagues de contractions que j’ai accueillies – sans même avoir à réfléchir qu’il fallait que je les accueille, ça s’est fait tout seul… Thomas a sorti d’abord la tête, puis le reste de son corps est venu, puis cinq minutes plus tard le placenta. Laurent avec l’aide de Jacqueline a contrôlé si la totalité du placenta était bien sortie – une sorte de puzzle raconte-t-il… Jacqueline a ensuite regardé Thomas de prêt. Je me souviens que Thomas s’est mis à pleurer – alors qu’on ne l’avait pas encore entendu, lorsqu’elle lui a prélevé un peu de sang sous le talon pour le test de, je ne sais plus quoi – et que je ne lui avais pas facilité la tâche, car je me suis mise aussi à pleurer. Nous avions préparé l’allaitement grâce aux conseils de Jacqueline : se frotter les tétons tous les soirs avec une brosse à dent puis frotter avec un citron. Nous avons laissé dormir Thomas – pour ne pas le déranger – mais quand Jacqueline est revenue elle me l’a collé aux seins en m’expliquant qu’il fallait qu’il boive – et vite ! On planait ! Douze visites prévues suivaient l’accouchement – payé 12 francs (!) Je ne me rappelle plus le prix de l’accouchement – mais je me rappelle que c’était une misère.

Pour Prune, nous ramassions des fraises des bois autour de la maison quand une première contraction d’une intensité autre que celles que l’on ressent tout au long de la grossesse, s’est annoncée. Il était à peu près 18H. Nous sommes rentrés et le travail a commencé. Laurent est partit chercher Jacqueline. Elle a quand même fini son diner ( !) puis est venue et s’est installée, comme à son habitude, accroupie, dans un coin de la pièce, sa fille Mathilde (8 ans je crois) qui avait souhaité venir, s’est assise avec elle. Cette fois c’était ma sœur qui était présente. Elle a dû prolonger son séjour, car Prune – comme Thomas, est venue une semaine après le terme annoncé par la seule échographie que j’ai faite durant mes grossesses. Aurais-je eu un accouchement déclenché avec un suivi à l’hôpital ? Laurent a couché Thomas dans la pièce à côté de celle où nous étions car il avait sommeil. Et les vagues m’ont emmenées à nouveau dans un pays un peu lointain, toujours fascinant, toujours intense, sans douleur. Je me souviens du rythme que j’ai pris en me levant à chaque contraction et en allant m’appuyer sur une malle, les bras en avant, les genoux légèrement fléchis, Laurent me massait le bas du dos, puis dès la fin de la contraction je m’allongeais sur le lit et j’entrais dans un état proche du sommeil. Jusqu’aux dernières contractions – debout – couchée – debout – couchée – debout couchée… Prune a jailli comme un poisson, Jacqueline l’a rattrapée presque au vol ! Il était 21H25. Après mettre allongée avec Prune sur mon ventre – on ne savait pas encore que c’était une petite fille, dans l’émotion personne n’avait regardé. Jacqueline m’a dit qu’il allait falloir pousser pour sortir le placenta, le temps qu’elle le dise le placenta a jailli – j’ai bien moucheté le matelas ! C’est la seule fois pour mes deux accouchements ou j’ai fait l’action de  pousser. La position mi- debout dans laquelle je me suis mise – sans y avoir réfléchie avant. C’est mon corps, mon désir de corps qui me la fait prendre. J’ai eu quelques déchirures que Jacqueline m’a recousues à chaud – ce n’était pas le plus grand des plaisirs… Mais Prune sur moi – j’étais tellement heureuse ! Je revois Jacqueline sous-pesant dans ces mains Prune et dire : elle doit peser à peu près 3K2OO ! J’ai allaité pendant un an Prune, comme je l’avais fait pour Thomas. Un démarrage d’allaitement beaucoup plus facile cette fois, mes seins avaient pris leur rythme de croisière. Toutes les choses, tous les gestes qu’a effectué Jacqueline ont été fait avec tellement de discrétion – que j’en ai peu de souvenir – tu m’excuses Jacqueline ? Je mesure en me remémorant ces souvenirs le respect qu’elle a eu envers moi, envers nous.

Voilà des mots de vie. Voilà un récit de deux naissances, ou les souvenirs si clairs, si présents disent à quel point ces moments sont chargés. A quel point, quand tout se passe bien, ces moments ne regardent que nous. Ces accouchements ont été fondateurs pour moi. Découvrir ce pouvoir de corps, de femme, m’a donné des ailes. Ce n’est en aucun cas le pouvoir sur l’autre, c’est le pouvoir d’être.

J’ai découvert avec Jacqueline, son métier de sage-femme : tant de générosité, de dons de temps, d’écoute, de respect, de partage de connaissance… Cette autre façon de pratiquer des soins, d’accompagner un moment extrêmement intime et de lui en laisser son émotion en s’effaçant au maximum, cette capacité à donner confiance, cela aussi a été fondateur pour moi.

J’ai vu Entre leurs mains, le très beau film de Céline Darmayan. 27 ans plus tard, Jacqueline y est présente, toujours investie, militante, généreuse ! C’est incroyable de sentir comme ces sages-femmes se battent pour nous – c’est affligeant de voir comme le Conseil National des Ordres des Sages-Femmes ne les soutient pas.

C’est affligeant de sentir les sages-femmes mises dans l’impossibilité de faire leur métier. Nous avons pourtant besoin d’elles.

Notre corps nous appartient. Cela rappelle des choses. Il va falloir se battre.

C’est aux femmes, aux hommes de façonner leur vie, d’offrir à leurs enfants à naitre une société au plus proche de leur idéal.

Prune va avoir besoin de la médecine pour faire naitre son enfant, elle a une maladie auto-immune (S.A.P.L. – syndrome des antiphospholipides).

Merveilleuse médecine qui va lui permettre cette naissance !

Mais dans les cas où tout va bien… Quel merveille d’être accompagnée dans le respect de nos désirs, dans la douceur, le calme et voir nos enfants ouvrir leur yeux dans notre cocon.

Et si on essayait d’être heureux, ne serait-ce que pour montrer l’exemple ?

Jacques Prévert

Agnès de Lagausie

Danseuse de la Cie Ingeborg Liptay

Professeure titulaire du C.A. en danse contemporaine