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Mardi 25 Juillet 2017

Tu n’arrêtes pas de bouger ! C’est tellement vrai que lorsqu’A., un jour, ne t’a plus senti(e) de la journée, elle s’en est inquiétée, m’a convaincu du bien fondé de son inquiétude, et ne trouvant pas le sommeil, s’est finalement levée pour aller manger du miel, poser des glaçons sur son ventre – bref, tout pour te faire réagir !

Nous rentrons dans le dernier mois. Nous préparons ta venue et son « travail » liminaire. Le « travail de la femme » en train d’accoucher : dix heures de douleurs arrivant par vagues, enflant comme la marée… L’accouchement à domicile s’impose de plus en plus à nous : pour garder ses marques, rester dans l’intimité d’un chez-soi, ne pas chercher ailleurs un havre que l’on a à demeure.

Nous nous préparons à « travailler » ton arrivée en anticipant tous les exercices qu’il nous faudra faire le Jour J : debout contre le mur, assise sur un ballon, pendue entre deux chaises, accroupie sur une marche, baignant dans une baignoire. Nous prenons nos marques, organisons la reconfiguration du salon dans ton attente, simulons des positions pour mesurer leur degré de confort, d’inconfort, de potentiel. Quand ça se déclenchera, je pousserai tel meuble, j’installerai telle chaise – pour qu’on puisse ensemble ensuite t’accompagner dans cette venue.

Dans les quatre semaines à venir, tu peux te manifester à tout moment. Nous ne sommes pas tout à fait prêts : le faire-part n’est pas écrit parfaitement, je voudrai relire le livre de « l’accouchement sans stress », il nous faut répéter encore des gestes, des massages, des postures, pour qu’elles soient naturelles et évidentes demain. Cela fait des mois qu’A. fait du pilate « spécial grossesse : préparation à l’accouchement », qu’elle passe son temps sur Facebook à lire des témoignages – qu’elle est forte de tout ça, qu’elle a confiance, qu’elle semble prête.

Moi, je découvre. Je découvre que je vais devoir jouer un rôle atypique : à la fois accessoire et nécessaire – complètement inutile (que ferai-je effectivement au cours de ce travail ?) et absolument indispensable (je dois créer les conditions de son travail, accompagner son effort, la soutenir coûte que coûte et sans coup férir). C’est le rôle de l’entraîneur, du coach, de l’accompagnant, du préparateur sportif – sans qui rien ne serait possible et qui pourtant ne participe à rien…

Je crois qu’elle est sereine. Je crois que ma seule façon de l’aider c’est de l’être aussi et de suivre son mouvement, de lui faire croire que tout est pour le mieux et de maintenir le cap quand elle voudra en dévier. Je crois que si j’avais lu autant qu’elle, je serais serein aussi. Il faut que je la porte pendant qu’elle te porte au monde. Non pas qu’elle échouerait sans moi, mais pour faire en sorte que l’événement ne soit que magie, tout accompagné de cris et de douleurs qu’il sera.

Mercredi 26 Juillet 2017

19h30 : A. vient de « perdre les eaux ».

Ca s’écoule dans la baignoire aussi fluide que l’eau, un peu plus sale, légèrement teinté rouge (sang sans doute). Ca ressemble à une eau au sirop. Ca coulait tout seul pendant de longues secondes et à plusieurs reprises. Au verre mesureur, on se dit qu’on a dû perdre 50 ou 100 ml. Est-ce cela, la rupture de la poche des eaux ?

B., la sage femme est jointe par sms. Elle est rassurante : pas de couleur verte, pas de fièvre, pas de contraction : on se verra demain matin.

On cherche sur internet : la poche des eaux, c’est un litre environ : elle ne s’est visiblement pas rompue d’un coup !

Jeudi 27 Juillet

La sage femme est venue ce midi. Elle nous confirme la perte des eaux, ton arrivée dans la semaine tout au plus… Elle va venir te surveiller deux fois par jour. Votre rencontre à domicile s’est bien passé : on t’a écouté le cœur une demi-heure, enregistrant tes battements et ses contractions pour constater que tout allait bien

Nous n’étions pas complètement près. J’avais des trucs à finir, nous avions des répétitions à faire, il faut nettoyer l’appart’ pour qu’A. si sente parfaitement bien, etc etc. Il faut que je cours acheter des trucs en pharmacie, au marché, à biocoop !

Et là, on nous dit : « dans quelques jours c’est bon ! »

Il faut donc essayer d’enclencher les contractions d’A., en marchant, en buvant des stimulants, en faisant des exercices.

A. n’est pas stressée. Elle veut éviter l’hôpital et la médicalisation – et sur ce plan, la situation ne semble pas poser de problèmes : dans les jours à venir, les contractions doivent arriver, on les aidera gentiment si elles sont paresseuses.

Samedi 29 juillet

L’accouchement s’est déroulé optimalement. C’était à la maison, sur le futon du salon.

Samedi matin, 29 juillet, levé normal, arrivée des sages femmes vers 9h30. La poche des eaux est rompue depuis près de 72 heures, il est temps d’y aller, de ne plus tergiverser sinon ce sera l’hosto et le déclenchement. Il faut que les contractions qu’A. sent depuis quelques jours maintenant mezzo voce, prennent de l’ampleur et se développent en contractions de pré-travail.

Pour accompagner le mouvement et l’effet des stimulants délivrés par les Sages-femmes, nous sortons marcher pendant 1h30 autour du jardin japonais. La marche est calme. Toutes les 3 minutes, A. ressent des contractions, mais de faible intensité et de faible durée.

Retour vers 12h30, je prépare à manger, B. est là : les contractions augmentent en amplitude. A. mange à peine.

Vers 13h, on entre dans le vif du sujet. A. marche dans l’appart’ entre chaque contraction, elle teste plusieurs positions pour trouver les moins inconfortables, je teste les différents points de pression au bas du dos. Ca monte petit à petit, on gère tous les deux, elle commence à vocaliser en expirant des longs sons graves.

B., la sage femme, nous laisse gérer seuls et va prendre l’air. On tente le bain, mais la position ne donne pas satisfaction.

On se fixe sur deux positions : elle debout, les mains sur le bar haut, les jambes un peu écartées posées sur mon genou – et moi derrière qui la retient en appuyant fort sur divers points du bas du dos : pendant les contractions, elle pousse en accompagnant le mouvement et moi derrière, j’essaye de tenir ma position. L’autre est une variante : elle est en position assise sur mon genou les mains sur ses genoux, et moi en position prince charmant : un genou par terre, l’autre relevé pour qu’elle s’assoie dessus – et elle pousse en accompagnant la contraction.

B. revient vers 16h. Sa présence est rassurante même si elle garde une position d’observatrice attentive. Les contractions augmentent. A. souffle de plus en plus fort. Les contractions sont de plus en plus approchées : 1 minute de contraction, 1 minute de repos. Pendant ces dernières, je lui caresse le dos, la tète – très doucement pour tenter de l’apaiser.

Vers 16h40, les cris ont changé, ils sont plus gutturaux, plus primaux : ça a l’air plus douloureux. On attend avec impatienc ela seconde sage femme, C., qui nous a suivis et doit nous accoucher. La question est : « on en est arrivé où dans le travail? ». Ce matin, le col était ouvert à 2 doigts et demi, il faut qu’il soit à 10 pour commencer l’étape d’expulsion. Je crois que pour A. la question est : « Putain, on en est où de ce putain de travail ???!!!! »

Il va être 17h, A. travaille activement depuis 13h : c’est court pour du travail, mais assez long quand on le subit. A. avouera plus tard qu’elle voulait avoir atteint au moins une ouverture de 6, pour que tout cela n’ait pas été vain ou seulement trop lent.

A présent, A. a envie « de pousser ». C’est exactement la sensation de vouloir faire caca, la même. Signe que le corps change de régime, et qu’il ne s’agirait plus d’ouvrir le col, mais bien d’expulser le nourrisson. Super ? Oui sauf si le col n’est pas assez ouvert et risque de faire obstacle à la descente du bébé et de provoquer des liaisons internes. Auquel cas, il ne faut pas accompagner la nouvelle sensation de poussée, mais bien plutôt la retenir pour attendre la bonne maturation du col. Nous attendons la deuxième sage femme, C., avec impatience.

C. arrive à 17h, donc pile au moment où les choses semblent s’être accélérées. B. et C. se breafent entre elles, nous continuons de notre côté notre travail d’accompagnement des sensations. On veut savoir où on en est !!!

C. prend les choses en main. A la demande express d’A., elle passe un doigt dans le vagin, et c’est la délivrance : le col est parfaitement ouvert, la sensation de poussée présente est celle-là même qu’on recherche pour l’expulsion, on va sortir ce bébé ! Maintenant !

Elle nous demande comment on veut s’installer : on avait nos marques sur le futon, accroupis, les bras contre le canapé – c’est là que nous accoucherons : dans le salon, au milieu des livres, sur le futon japonais.

Elles installent des bâches, des protections, des draps – préparent une bassine d’eau chaude, des compresses.

A. prend place en position d’accouchée, il doit être 17h 10.

Les contractions sont donc à présent des poussées qu’il faut accompagner. Les cris sont plus rauques, A. me saisit le coude à chaque poussée. Je suis à ses côtés et non plus derrière. J’essaye de l’encourager, de l’envelopper de mots, de caresses, d’attention : « il est en train de faire le yoyo », « il vient se fixer », « on voit le haut de son crane émergé de la vulve » ; « il avance », « il va bien ». « Son rythme cardiaque est bon ». C. est derrière en réception. Le ventilo tourne au fond de la pièce pour rafraîchir tout ce petit monde.

« La tête vient de sortir ». Pendant la minute de repos, je regarde. Une tête est bien là, pleine de vernix, un vrai beau bébé en vrai. Je le lui dis. Tout se passe très bien. A. passe la main entre ses jambes pour lui toucher la tête. Elle est toute tremblotante et à fleur de peau.

Je crois qu’à la contraction d’après, les épaules ont dû passer.

Puis celle d’après, il est sorti !

La sage femme l’a réceptionné, fait passer entre les jambes de sa mère qui l’a pris(e) dans ses bras par en dessous, puis s’est assise sur le côté, l’enfant dans les bras, moi tout autour pour les envelopper tant et plus.

Il est 17h41.

Il reste entre ses bras comme ca, dix bonnes minutes. Mes bras enlacent tout ce petit monde. Personne ne pleure. Je pensais qu’on pleurerait, mais non. Nous sommes ravis, contentés, éreintés, mais il ne sera pas dit que notre état émotionnel se solderait par une des larmes.

Une fois le cordon entièrement vidé de son précieux sang, après 15 minutes environ donc, la sage femme te clampe le cordon. Je le coupe.

Au bout de quelques minutes, A. dit : « on regarde ce que c’est ? ». J’acquiesce. On le retourne pour voir ton sexe.

« Salut bonhomme ».

On ne fait rien, on doit attendre que le placenta sorte. Je ne suis pas sûr que tu pleures beaucoup.

La sage-femme revient vers nous. « Alors comment il va s’appeler ce bébé ? ». « Marcel », nous répondons en chœur. Elle tente de le mettre au sein pour favoriser la délivrance du placenta.

Ca ne marche pas trop. A. est crevée, mal assise, endolorie. Ca commence à devenir pénible.

Les femmes décident d’aller s’allonger sur le lit dans la chambre, pour gérer le placenta et ausculter les chairs de la maman. Je suis en charge de mon fils.

Je le garde dans mes bras en chantant des chansons pour te bercer. Tu es calme. La nuit avance. La pénombre que nous avions générée en fermant les volets se change en obscurité vespérale. Je suis tranquille.

Le placenta sera expulsé une heure trente après ton arrivée. Tout va bien. Une petite déchirure nécessite un point de suture pour la maman, mais ce n’est qu’une broutille. Les filles reviennent me retrouver.

A. n’en mène pas large. Je repère ses lèvres cyanosées d’hypoglycémique. Elle n’a pas mangé grand-chose ce midi, et il va être 19h.

Je rends son bébé à sa maman, passe commande du dîner.

Le moment est attendu depuis des mois : ce sera des sushis avec du poisson cru pour la maman qui l’a bien mérité !

Tu ne subis aucune intervention. Je veux bien croire qu’une sage femme, à un moment donné, t’a regardé deux-trois trucs comme ca en passant, mais sinon, rien. Tu passes juste d’une peau en sueur à une autre, pendant toute la soirée.

Les sushis arrivent ; j’installe la table pour quatre, place les plats et libère A. pour qu’elle profite de son dîner. Je te garde sur moi pendant tout le repas. Je picore un maki de temps en temps quand on m’apporte l’assiette.

On nous apprend rapidement à te donner le sein : les premiers jours il n’y a que du colostrum incolore, mais ça te nourrira assez. Tu passes la première nuit avec nous, le chat, d’abord exclu, nous rejoint dans la 2e partie de la nuit. Tu dors beaucoup.

Peut-on le dire : tu est un trop beau bébé ! Tu ne ressembles à aucun de tes parents mais tu es trop beau !

JAMAIS – SI C’ETAIT A REFAIRE – NOUS NE FERIONS AUTREMENT.