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Marion est née le 06.O5.1974, elle a 38 ans lors de l’accouchement.

Interview réalisée chez Marion – Toulouse – le mercredi 21 décembre 2O15, sont présents Marion, Bazil et Agnès

Je m’étais inscrite à la maternité, à Ducuing, à Toulouse. J’avais le rêve d’accoucher à la maison, mais j’avais pas de maison, je savais qu’il fallait que je déménage, je savais pas encore où, donc accoucher à domicile… Donc je me suis dit, tu veux être sûre de savoir, avoir un lieu ou accoucher donc tu t’inscris. C’est le premier truc que j’avais fait. Et à ce moment-là Jean-Phi était pas chaud, chaud pour accoucher à la maison, moi c’était quelque chose d’assez flou aussi, j’avais eu des récits d’amies qui ont accouché à la maison et j’ai vu ma mère accoucher, mais pas chez elle, dans une maternité avec une méthode assez ouverte, elle a accouché par terre, à quatre pattes, sur un matelas. C’était en 1983, j’avais huit ans et demi à ce moment-là, donc c’était quand même très fort en moi, que c’était possible d’accoucher, je l’avais vu de mes yeux vu et je savais à peu près comment ça se passait, à peu près – parce que pour toutes les femmes c’est différent… Et donc, voilà, je m’étais inscrite à la maternité. Jean-Phi, à ce moment-là, sa réaction, ça avait été de dire « Oh, je trouve ça snob d’accoucher à la maison en ville, alors qu’il y a des maternités partout et que pour moi c’est quelque chose pour quand t’es à la campagne et qu’il faut faire des kilomètres et des kilomètres pour trouver une maternité ». Bon, j’avais rien dit parce que dans ma tête, c’était vraiment un projet à deux, si lui était pas d’accord pour accoucher à la maison, moi je le ferais pas toute seule. J’avais vraiment besoin de me sentir accompagnée, tant qu’il n’était pas vraiment déterminé à ça, ça se ferait pas. En plus j’avais mis beaucoup de temps à trouver des contacts, j’avais l’impression que ça pouvait pas se faire. Ça a été tard dans la grossesse que j’ai trouvé… peut-être au bout de six mois où j’ai vraiment eu les contacts avec les sages-femmes libérales. En fait ce qui s’est passé, c’est qu’on a commencé la préparation à l’accouchement à la maternité et en parallèle, on s’est gardé des séances avec les sages-femmes libérales. Et on a fait la rencontre d’Hélène, la sage-femme qui m’a accouchée. J’avais déjà commencé des séances à la maternité et en fait, Jean-Phi m’a accompagnée et à la maternité au début et à la rencontre avec Hélène, et ça, ça l’a convaincu. Il a quand même senti quelque chose de très différent. On s’est senti très infantilisés, dans un cadre pas… à la maternité ça nous plaisait pas et lui était très critique aussi. Alors moi ça m’a fait plaisir… Et puis surtout la rencontre avec Hélène, c’était très, très fort. Parce qu’on était dans le cabinet sur un canapé et elle, elle s’est assise par terre. Elle se mettait même pas à notre niveau, elle se mettait en dessous de nous, et elle s’est mise à nous déballer son cv, enfin son histoire, pourquoi elle avait fait ça, pourquoi elle en était arrivée là, et vraiment j’étais scotchée moi, par rapport au contexte médical, où il y a toujours beaucoup de distance avec la personne qui fait partie de l’institution qui est souvent surélevée, y a au moins un bureau entre les deux, tu te sens un patient, un numéro… et là c’était tellement humain, elle se mettait vraiment à égalité avec nous, quoi, elle se mettait vraiment à un niveau qui m’a beaucoup touché et Jean-Phi aussi. Voilà, et son discours aussi nous a beaucoup touché aussi, lui a beaucoup parlé par rapport à la physiologie et tout ça, et puis le rapport humain tout simplement à la maternité était différent. Pour l’instant, c’était pas encore choisi complètement. J’avais demandé d’arrêter les séances là-bas pour qu’on puisse en faire avec la sage-femme libérale et d’ailleurs c’était drôle parce que, la femme qui nous faisait les préparations à l’accouchement, m’a dit : « Ah, mais surtout, faut pas le dire, moi j’ai accouché à la maison de mes deux enfants, mais faut pas le dire, parce que vous prenez la place de quelqu’un d’autre, le lit de quelqu’un d’autre.. » ce qui s’entend aussi, et puis elle m’a demandé avec qui c’était, et elle m’a dit « Super, belle aventure ! Voilà, bonne chance… ». Mais, voilà, interdiction de le dire, donc l’impression quand même de faire un truc presque illégal, bon alors que ça l’était pas à l’époque quand même. A partir de là, quand la décision a été prise, quand j’ai senti que Jean-Phi était prêt, j’ai fait : « Ah, je suis contente… », c’était drôle parce que à un moment j’ai dit « Ah, ouais je suis contente que Jean-Phi… » je lui ai même pas dit à lui… ça s’est fait… il était là, il était présent et puis, je dis : « Depuis que Jean-Phi est prêt, est convaincu que c’est mieux d’accoucher à la maison, vraiment je suis contente qu’on puisse le faire. » et après il m’a dit : « Mais, je suis pas du tout convaincu que ça sera mieux ! Mais par contre je sens que toi t’as très envie, je te suis ! ». Et à ce moment-là on a aussi commencé des séances d’haptonomie et ça été fabuleux parce que lui, il a pris vraiment sa place, là où j’avais toujours l’impression qu’il essayait de nous mettre en concurrence, en compétition, parce que je lui demandais de l’aide , parce que je commençais à être enceinte, parce qu’avec le déménagement … « Tu peux m’aider à monter le carton là en haut de l’escabeau ? ». « Ben attends, moi je peux monter sur un escabeau, toi, tu peux bien monter sur un escabeau »… enfin, c’était toujours : pourquoi je serais plus capable de faire les choses, je suis pas malade quoi… Et ça c’était difficile pour moi, je me sentais pas entourée, pas accompagnée et je crois vraiment qu’à partir du moment où on a fait l’haptonomie, et ben du coup lui, ça l’a mis dans une posture où il avait un pouvoir, ça c’est mon interprétation, en tous cas, de lui-même il me proposait de me mettre le bassin en place, de me soulager, des fois c’était super, il me disait : « Je vais aller parler au bébé », il voulait pas que j’entende, alors il se mettait sous la couette, il mettait la couette par-dessus sa tête et puis il racontait n’importe quoi ! Il disait « Pouchipoucha aboudibouda » j’entendais tout évidemment… Y a eu plein de moments supers du coup sur cette fin de grossesse, c’était fabuleux. Et lui il a des mains… enfin il touchait très bien, au bon endroit, c’est quelqu’un de très manuel et de très tactile, et moi j’étais complètement en confiance, je trouvais ça super qu’il prenne sa place comme ça, qu’il me le propose de lui-même, qu’il me touche le corps, qu’il s’approprie ce ventre, ce corps pour le mettre dans le bon chemin, ça c’était super… Il s’est trouvé que moi j’ai beaucoup travaillé, j’ai travaillé avec 2OO élèves d’un collège, j’ai fait six films avec 2OO élèves trois semaines avant d’accoucher. Normalement pendant les tournages j’aurais dû être en congé maternité, j’ai demandé à décaler parce que je voyais pas comment me faire remplacer, j’avais tout dans la tête, les scénarios de tout le monde et fouuu ! Je commençais à être bien grosse et donc ça a été une fin de grossesse très, très active, mais physiquement ça allait très bien, j’avais vraiment la grosse patate. Et je me suis fait aider, le papa est venu m’aider sur ce tournage, y a une amie qui est venue m’aider tout le long du tournage, je me suis vraiment sentie soutenue et accompagnée et après je voulais terminer les montages, enfin, à chaque fois je me disais « Je vais faire ça, ça, ça et après je vais accueillir cet enfant… ». Heureusement je faisais un peu de yoga pour femme enceinte tous les quinze jours, avec le boulot je pouvais y aller qu’une fois tous les quinze jours, c’était deux heures – que – autour du bébé et la maternité – mais sinon jusqu’à la fin : « Bon, je vais faire ça et puis après j’irais à la piscine et après je ferais ci, je ferais ça… ». Et finalement, il s’est trouvé qu’il me restait plus qu’un jour de montage et je me suis dit : « Bon demain je finis le montage et après je m’occupe d’accueillir ce bébé » et dans la nuit, enfin je dormais depuis une heure, je me réveille, je vais aux toilettes, je retourne me coucher et puis là je sens que c’est humide sous moi. Je me dis « Ben, c’est pas possible, je me suis mal essuyée ou quoi ? C’est pas vrai, je me pisse dessus … » et puis je mets ma main, je sens et je me dis « Mais non, ça sent pas l’urine. Jean-Phi ! Viens voir ! » et je lui fais sentir ma main : « Qu’est-ce que t’en penses ? ça sent pas la pisse ? », « Ben non t’as raison », « Je me demande si je suis pas en train de perdre les eaux et en fait, la poche s’était fissurée, alors que moi dans ma tête lorsque tu perdais les eaux c’était vraiment les grandes eaux prououououh ! la cascade ! Là c’était pas ça, c’était au goutte à goutte, alors c’était un peu bizarre, et puis j’avais aucune contraction… Ni une ni deux, il va sur internet, il regarde combien de temps on peut attendre une fois que la poche des eaux est percée, il me dit « C’est bon ! on a au moins dix heures, si t’es inquiète tu appelles la sage-femme et sinon t’as le temps… ». Ok, je me recouche, je me rendors et en fait dans la nuit les contractions ont commencé à arriver, mais tout doucement, du coup je suis allée dans le salon, je me suis dit « Bon, je vais pas l’empêcher de dormir, je vais avoir besoin de lui demain, et au petit matin je vais appeler la sage-femme », elle, elle était au petit déj : « Bon, c’est comment, c’est urgent, urgent ? Je peux prendre le petit dèj avec mes enfants ? … », « Ecoute, non, je voulais savoir combien de temps… ça veut dire quoi… Qu’est-ce qui se passe ? ». Et en même temps comme au début j’avais pas de contraction, j’avais juste le signal que : ça y est, c’était maintenant que ça commençait donc il y avait une excitation… j’étais toute excitée ! J’avais aucune contraction, et je me disais « C’est pas vrai, c’est maintenant, mais j’ai pas fini mon montage, j’en reviens pas, c’est maintenant ! » comme si c’était la grande aventure qui allait commencer avec ce gros mystère et en même temps une excitation… J’ai passé toute la nuit avec des contractions qui me laissaient quand même m’endormir une demi-heure par ci par là et ensuite quand Hélène est arrivée, on avait commencé déjà à … les contractions s’étaient accélérées et Jean-Phi se mettait derrière moi sur le canapé, moi j’étais assise sur un gros ballon et il me massait le bas du dos à chaque contraction. Et en fait, dès que la contraction était finie, ça me donnait une envie de dormir ! C’est incroyable, alors peut-être pas tout de suite, je sais pas, je me souviens plus quand ça a commençé ça, mais du coup on avait mis un fauteuil devant moi et je mettais mes jambes en hauteur sur le fauteuil, le bassin toujours sur le ballon, je m’allongeais sur lui en arrière entre les contractions. Quand la sage-femme est arrivée, elle a mesuré le col, elle a vu comment ça se passait, il fallait qu’elle aille chercher son matériel , donc elle a fait un aller-retour, elle est revenue en fin de matinée, elle a dit « Vu comme ça se passe bien, j’ai rien à faire, je suis là pour vous accompagner mais vous vous débrouillez très bien tout seuls, je suis là, mais je suis pas là… Je vous laisse. »

Un gros moment d’angoisse, c’est quand Jean-phi devait partir régler un truc à son boulot et là j’ai eu une montée d’angoisse, il pouvait pas m’abandonner là, maintenant ! C’était pas possible ! Du coup Hélène a pris le relais et a fait ce qu’il faisait jusqu’à maintenant, elle m’a dit « T’inquiète pas, je suis là », et lui il m’a dit : « Je pars qu’une demi-heure, t’inquiète pas… ». Elle m’a parue longue cette demi-heure… Après c’était super, le temps du repas, il nous a préparé des pâtes, j’avais une petite potion mexicaine avec du chocolat, de l’eau, du poivre, du romarin… une espèce de tisane chocolatée pour réchauffer le corps, pour chauffer l’intérieur. Donc il nous préparait tout ça, il continuait à me masser le bas du dos toute l’après-midi. Le midi Hélène est partie manger avec son compagnon, elle est revenue, après elle a été faire la sieste parce que ça se passait comme ça… Plus les contractions s’accéléraient, plus Jean-Phi calculait, il mesurait, il me massait le dos, je m’endormais systématiquement dès que la contraction était passée, toutes les deux minutes je m’endormais une minute et lui il comptait le temps. A la fin il voulait même me réveiller juste avant, pour que j’arrive à m’asseoir parce que par contre, si c’était la contraction qui me réveillait, j’arrivais plus à enlever mes jambes et à me mettre assise, j’avais plus les abdos qui fonctionnaient. Ça faisait vraiment mal de passer de la position allongée sur le lit à assise. C’était très, très bien coordonné comme chorégraphie : il massait le bas du dos, contraction, je m’endormais sur lui, hop il commençait à me relever le dos quand il avait compté, parce que c’était tellement rythmé qu’il pouvait anticiper la contraction d’après.

Hélène se réveille de sa sieste, elle dit « J’aimerais savoir si j’annule mes rendez-vous, j’ai des rendez-vous vers 18H, je vais te mesurer le col pour savoir » et c’était un moment où il se passait plus rien. Jean-Phi s’était endormi sur le canapé, on avait allumé un feu, j’étais auprès de la cheminée sur un fauteuil, j’avais les jambes en l’air, j’avais l’impression qu’il se passait pas grand-chose, que ça évoluait pas et elle me mesure le col et en fait : dilatation complète. Elle fait « Je vais annuler mes rendez-vous », rien que d’en parler là, ça m’émeut… Tous les deux Jean-Phi et moi on lui disait « T’es sûre que tu veux annuler tes rendez-vous ? » parce qu’il ne se passait rien ! Elle avait aussi vérifié le cœur du bébé, l’ouverture du col, elle me dit « T’es parfaite ! T’es parfaite ! ». Elle disait en fait, je suis là je suis pas là mais là j’ai vraiment senti pourquoi elle était là, elle était là pour me donner confiance, pour nous donner confiance, nous dire qu’on était capable, qu’on allait y arriver et elle arrêtait pas de me dire des petits mots comme ça : « T’es parfaite, c’est super, c’est merveilleux… » et ça vraiment ça posait les choses que tout se passe naturellement et parfaitement, c’était très, très fort.

Quand elle me regardait la dilatation du col, forcément ça se faisait allongée, j’avais très mal au dos. Quand elle a vu la dilatation du col, je suis allée me rasseoir, elle a vérifié le cœur du bébé et en fait à partir de là, ça a été très, très vite. Je me suis remise sur le fauteuil, devant la cheminée et là, d’un coup, une contraction ! mais haaaaaa, j’étais là : « Mais Hélène ! Mais qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui se passe ??? ». J’avais l’impression qu’il y avait un poing de géant qui était en train de rentrer à l’intérieur de moi et qui appuyait à l’intérieur de mes viscères comme un tirebouchon qui appuyait, j’étais là : « Haaa, mais ça va tout m’arracher ! Fais quelque chose ! Qu’est-ce qui se passe ? ». Et là je vois Hélène qui regarde entre mes jambes et qui me dit «  Mais Marion, c’est ton bébé, il est déjà là, y a sa tête ! ». Je me rappelle, je pense qu’avec les hormones on est vraiment pas dans son état normal, ma réaction, j’ai dit : « Mais c’est pas possible, c’est un triangle, j’ai regardé, c’est pas un rond, c’est un triangle ! ». C’était le bout du crane qui sortait de mon sexe, forcement mon sexe, c’est un triangle, alors je la croyais pas ! C’était pas possible ! Et là j’avais les jambes en l’air et je commençais à les avoir en coton, je me sentais pas loin de l’évanouissement, je me sentais vraiment fébrile et puis une grosse montée de sueur, et j’étais là : « Fais quelque chose, fais quelque chose, là j’ai peur !». Et en fait ça allait tellement vite, elle savait pas par quoi commencer, si elle allait chercher les serpillères, les tapis à mettre par terre. Elle est allée vite chercher un torchon qu’elle a mis sous l’eau froide qu’elle m’a mis sur le visage et en fait en un quart d’heure, il y a eu trois contractions, j’ai pas dû pousser, j’avais plutôt envie de retenir, cette force qui poussait à l’intérieur de moi, c’était tellement fort que j’avais plutôt envie de retenir, sinon ça allait tout m’arracher. Il y en a eu trois comme ça, et vlouououm, et le bébé est sorti !

Le bébé est sorti… donc devant la cheminée, on a rapproché le canapé, elle me l’a mis sur le ventre, on était là, on était tellement bien ! Moi j’avais pas envie de m’occuper de cette histoire de … ce qui reste à sortir au bout du cordon !

Au bout d’un moment, elle était là : « Euh… Marion quand même… il faut faire la délivrance », en fait, on était tellement bien qu’on n’a pas pensé à regarder le sexe du bébé, on savait pas quel était le sexe… C’est une heure après, Jean-Phi a reçu un coup de fil de quelqu’un qu’il n’avait pas eu au téléphone depuis longtemps, qu’il aime beaucoup, donc il a répondu, et il lui dit : «  Tu sais pas quoi, Marion vient d’accoucher il y a une heure », « Ah bon mais alors garçon ? Fille ? », « Ben, tu vas pas me croire : je sais pas ! On a même pas regardé ! ! ! ».

Du coup il est revenu : « On pourrait regarder quand même… ». Du coup on a regardé le sexe, on l’a pesé, la balance devant la cheminée et voilà… Y a eu la délivrance du placenta… non, c’était pas une heure après, on a dû le faire avant le placenta, je me rappelle plus bien dans l’ordre tellement c’était dans une espèce de bulle de béatitude, de bonheur de bien être… Et puis c’est vrai que c’était un mystère, on sait jamais comment ça va se passer, déjà de voir que je m’endormais entre chaque contraction, que ça a été si vite, que ça a été si facile parce que… je veux pas dire que ça a pas fait mal du tout, mais je sais pas comment dire…. C’est des douleurs déjà tout à fait… Je m’étais dit « Si j’accouche à la maison… », ce qui m’inquiétait c’était que tous les voisins allaient m’entendre, et en fait de réaliser que j’avais pas crié, que j’avais pas eu mal au point de crier, que ça c’était passé comme ça quoi… Tout de façon, quand tu fais le choix d’accoucher à la maison, t’acceptes ça, les voisins sont au courant, probablement. Et après coup, on a eu un moment, quand Hélène est partie, on était là tous les trois, Jean-Phi était assis à la table, à deux mètres de moi, j’étais dans le canapé devant la cheminée et on s’est remercié tous les deux de ce choix d’accoucher à la maison. Moi, je lui ai dit : « Merci Jean-Phi de m’avoir suivie, c’était formidable, vraiment c’était fabuleux », il m’a dit « Mais, Marion, je te remercie toi, parce que tu as vraiment fait le bon choix, c’était vraiment un bon choix.  » C’était fort ce moment de reconnaissance mutuelle, de remerciements du moment que l’on venait de vivre qui était tellement fabuleux, dans l’accueil de ce bébé que l’on pouvait mettre sur nous en peau à peau, tout nu. On s’inquiétait aussi qu’il fasse 25° c’est pour ça qu’on était aussi devant la cheminée. C’était le 15 mars 2O13, c’était un hiver froid, et nous on était là devant la cheminée tout nus ! C’est fabuleux, c’était vraiment fabuleux !

C’est vrai que j’avais envie d’être maman, j’avais ce désir là depuis longtemps, mais la vie faisant… j’avais été enceinte à un moment où j’étais pas du tout prête, je me sentais trop jeune, j’avais avorté et puis après j’ai eu des histoires compliquées, qui ont pas duré, ou qui n’étaient pas dans le projet de bébé. Et puis voilà trente ans, trente-cinq ans, dépression parce que voilà, j’ai pas de boulot, j’ai pas de compagnon, j’ai pas d’enfant, voilà tout qui s’écroule un petit peu et puis à un moment j’ai fait un travail sur moi… disons que j’ai fait un petit peu le deuil de ça, j’étais dans l’acceptation de : « Si je suis pas maman dans ma vie, ma vie est pas foutu pour autant, si ça se fait tant mieux, si ça se fait pas tant mieux aussi, il se passera d’autres choses dans ma vie. Mais quelque part, plus que d’être maman c’était accoucher dont j’avais envie, j’ai réalisé ça à un moment, que quelque part je me sentirais pas accomplie si j’avais pas accouché. J’avais envie de passer par cette aventure là que j’avais vu chez ma mère et pour moi, c’était quelque chose de fort que j’avais envie de vivre vraiment, plus que le truc d’être mère tout cours, je me disais qu’après symboliquement tu peux… avoir des liens très, très forts avec des enfants, les enfants d’autres personnes, mais l’accouchement y a que toi qui peux le vivre même si le lien avec ton enfant est très différent… ça c’est quelque chose dont j’avais très fort envie.

Par rapport à l’accouchement, c’est marrant, je sais pas dans quel état on se trouve à ce moment-là, parce que je me rappelle de certaines choses mais pas de tout. En tout cas j’avais pas conscience de tout, parce qu’après j’ai demandé à Jean-Phi de raconter- lui – l’accouchement, son accouchement. Je lui ai demandé : ‘T’étais où en fait au moment de l’expulsion ? », parce qu’au moment du travail je savais où il était, et sur l’expulsion d’un coup, je ne voyais pas où il était. Et il me dit : « Ben, j’étais sous ton bras, heureusement que ça a pas duré longtemps parce que tu m’aurais vraiment étranglé ! J’avais la tête sous ton bras, comme une prise de judo, une prise de catch !»… Et en fait je sais pas la force que tu as à ce moment-là, je me suis pas du tout rendue compte de ça ! J’ai failli tuer le père de mon enfant au moment de donner la vie ! Sans m’en rendre compte, ce serait le comble quand même ! Il a survécu, et il a eu la force de se dégager…

Agnès : Juste un mot sur l’allaitement…

Marion : Alors l’allaitement, ça été compliqué pour nous. Au début Bazil tétait, tétouillait, enfin on avait l’impression qu’il tétait. Je l’ai mis assez rapidement au sein, et il faisait le geste de téter et tout avait l’air très naturel, et en fait ce qui s’est passé, c’est qu’au bout de 48h, il avait perdu plus de poids qu’il faut, et il s’était refroidi. Du coup on s’est retrouvé aux urgences au bout de 48h. Donc on a eu une grosse frayeur de le perdre…

Hélène est revenue le lendemain, mais comme elle le voyait téter, qu’il tétait, même nous on s’est pas inquiété, mais elle nous a dit : « Bon, il faut que d’ici demain il ai pris trois vraies tétées de vingt minutes », enfin voilà elle nous avait donné des quantités et dans la nuit, c’était le surlendemain. Ça nous a mis la pression. Jean-Phi était très inquiet, très stressé, moi j’étais complétement dans le baby blues dès le lendemain, j’étais complètement ailleurs, en fait Hélène s’est beaucoup occupée de moi, de mon état à moi. Je pleurais, je pleurais, je savais pas ce qui m’arrivait, c’était pas de la tristesse, mais je pleurais, pleurais, pleurais, je comprenais pas… Et puis il y avait une espèce de manque de confiance en moi. Par rapport à l’allaitement il y a eu ça, j’avais l’impression de pas trouver la bonne position, de pas y arriver. Et Jean-Phi me disait : « Mais Marion, mets-toi bien dans le lit… ». Enfin je me sentais épuisée, à pas y arriver et le lendemain, elle, elle a couru, Jean-Phi a couru les pharmacies de garde pour trouver un embout en plastique pour aider Bazil à téter, enfin on mettait plein de choses en place, on courait partout mais il n’y avait rien qui avançait. Elle est allé récupérer une trayeuse pour que je tire le lait. Sauf que à ce moment-là, c’est du colostrum, il n’y avait pas eu encore la montée de lait, c’était compliqué aussi à voir. Bazil était né le vendredi après-midi, et le dimanche après-midi, donc même pas 48h après , elle a pris la décision d’appeler les urgences, d’appeler le Samu et le comble, c’est qu’on a pris sa température avec un thermomètre tout neuf qui marchait pas et qui nous a indiqué 35° ! Donc la peur panique quand on a vu 35° ! Et moi j’étais dans ma bulle de mal être, de baby blues et quand j’ai entendu : « Les urgences  », donner l’adresse et tout ça, heeeennn, j’ai eu une montée d’angoisse terrible. Et moi j’étais encore toute nue avec mon gros gilet, alors j’ai fait : « Ah, oui la ok, valise, m’habiller, me laver, tac tac tac, on part à l’hôpital ». Et là ça a été un cauchemar terrible, terrible, terrible parce que d’une heure à l’autre, t’es dans ton cocon, t’es chez toi dans ton intérieur, il n’y a pas eu d’intervention extérieure et puis d’un seul coup, il y a cinq personnes qui arrivent en combinaison de cosmonaute, parce que les urgences pour les bébés, enfin en néo-nat, ils sont hyper protégés, ils viennent lui faire une prise de sang, et d’un coup ils le prennent, moi j’ai pu monter dans l’ambulance mais devant. Donc j’étais complètement séparée, il était dans une couveuse à l’arrière, séparation totale. On est arrivé à l’hôpital, donc en plus Jean-Phi et Hélène, donc la sage-femme et le papa, restaient là pour éteindre le feu, pour fermer la maison, ils prenaient un autre véhicule, donc j’étais seule dans l’ambulance avec des gens de l’hôpital. On est arrivé à l’hôpital, ils m’ont mis dans une salle d’attente, le bébé est allé dans un autre endroit. Je savais pas ce qu’ils allaient lui faire, je savais pas où j’étais…Ahhhh, ça a été… mais… le cauchemar. J’étais dans cette salle d’attente, heureusement une sage-femme ou une infirmière très gentille, vraiment pleine de cœur, qui m’accueille et qui vient avec un dossier à remplir, je savais même plus quel âge j’avais… Pour dire dans quel état j’étais… Et je pleurais, et je pleurais, et je pleurais… J’étais là : « Mon bébé, mon bébé… ». Pleine de culpabilité, parce que j’avais l’impression que à cause de mes seins, mon bébé allait mourir de faim, enfin je savais pas, je savais pas dans quel état il était. Je savais pas s’il allait mourir. Ça été une grosse frayeur. Et comme c’était en néo-nat, c’était pas dans une maternité, il n’y avait pas d’endroit où dormir, moi j’avais accouché l’avant-veille, je tenais à peine sur mes jambes, j’étais épuisée. Donc on s’est retrouvé à pas avoir où dormir, à pas avoir à manger. En plus ils m’appelaient quand même toutes les deux heures pour que j’essaye quand même de l’allaiter. Dans cette salle d’attente, heureusement au moment où on est venu me demander à voir un médecin qui voulait plus d’information, Hélène et Jean-Phi sont arrivés, donc on était tous les trois. On est allé répondre aux questions de ce médecin, qui a été complètement odieuse. Avant même de nous dire comment allait le bébé, si il y avait des problèmes, s’il était vivant, s’il était mort, parce que tu en es là à ce moment-là… Les premières questions qu’elle nous a posées, bon, c’était des questions techniques sur : la délivrance du placenta, sur la durée de l’accouchement des choses comme ça, pour voir si il y avait des possibilités d’infections, mais très rapidement elle fait : « Et, cette idée d’accoucher à la maison, c’était … ? », enfin l’accusation sans même nous dire comment allait notre enfant, alors, j’ai trouvé ça d’un mépris et d’un irrespect, et puis non professionnel, tu n’as pas à juger les gens dans ce cadre-là et encore moins quand tu es dans une situation comme ça d’urgence, de t’occuper de sauver la vie. Et quand elle a dit ça, on a été vraiment à deux voix, elle a dit « C’était… » en laissant la phrase en suspension, et Jean-Phi a dit « « C’est un choix tout à fait conscient et volontaire de notre part et on le regrette pas. ». En fait il a posé les mots tout de suite. Heureusement qu’il était là, parce que moi je commençais à avoir la colère qui me montait. Je lui ai dit « Vous êtes en train de nous juger, vous n’avez pas à nous juger ». En fait il s’est trouvé, qu’il n’avait aucune séquelle, il était en début, à peine, de déshydratation, le thermomètre qu’on avait fonctionnait pas, mais ça allait, il avait perdu du poids parce qu’il n’avait pas encore tété. Ça a été terrible, moi, au niveau de l’épuisement, j’étais encore sous les hormones, complètement fragilisée, je devais du coup, tirer mon lait à l’hôpital, je n’arrivais pas à dormir, je passais des heures avec ce tire-lait, pour tirer deux gouttes de colostrum parce que la montée de lait n’avait pas encore eu lieu, c’était ffouou… Après on s’est retrouvé à la maternité, ils nous ont trouvé une place pendant trois quatre jours, où là, elles me malaxaient le sein, elles lui mettaient la tête sur le sein. Alors des fois il tétait avec un embout, des fois il arrivait à téter sans embout, et en fait pendant un mois et demi j’ai tiré mon lait. Il faisait bien le mouvement, mais ce qui se passait c’est que quand il s’approchait du sein, il se mettait à hurler.

En fait ce que j’ai compris après coup, c’est qu’on a eu tellement peur avec cette histoire, au début ça devait être juste une histoire : peut-être le colostrum était pas encore sorti, peut-être… voilà on saura jamais trop mais je pense, qu’il y a eu une telle peur, moi j’étais persuadée, quelque part, qu’à cause de mes seins il avait failli mourir de faim, du coup un stress à chaque fois que je le mettais au sein, que lui devait ressentir. Donc, une espèce d’angoisse : il va pas avoir assez, ça marche pas c’est ma faute… Et du coup souvent il pleurait quand je le mettais au sein. Et puis ce qui s’est passé aussi, c’est qu’à la maternité où ils nous ont obligé à alterner le sein – déjà je tirais mon lait – et avec ils lui ont donné du biberon. Il se trouve qu’avec le biberon, le lait coulait tout seul, c’est pas du tout le même effort que de se mettre au sein. Quand t’as une grande quantité qui arrive toute seule, après faire l’effort, être en nage, pour avoir quelques gouttes, c’est compliqué. Et d’ailleurs au début on nous avait conseillé de lui donner à la seringue pour pas qu’il se retrouve dans ce : trop facile, trop vite… Sauf qu’au bout d’un moment c’était fatiguant quand même. Moi, au bout d’un mois et demi, je tirais un litre de lait par jour, ça veut dire que les tétées, elles durent le double de temps. Il commençait à être insatiable. Quand les infirmières à domicile sont venues pendant une semaine, ça ça a été terrible aussi, parce qu’elles arrivaient, il se mettait au sein et elles comptaient les déglutitions : « Allez vas-y Bazil, vas-y ! un ! deux ! trois ! quatre !»… Le truc terrible… ça mettait beaucoup de stress et c’est vrai qu’au bout d’un moment avec la fatigue, le lait tiré, elles nous ont donné un adaptateur de biberon pour mettre sur le lait que je tirais et du coup, hop ! là, ça commençait à aller de plus en plus vite, des quantités de plus en plus importantes, du coup je devais tirer de plus en plus de lait et vraiment… j’en pouvais plus. On avait pris rendez-vous pour aller présenter le bébé au médecin avec qui on avait fait l’haptonomie et il s’est trouvé que à ce moment-là, j’en pouvais plus de cette histoire d’allaitement, j’ai du sang qui est sorti des tétons, tellement je tirais de lait par jour et comble de coïncidence, on arrive là-bas, donc avec un biberon de lait que j’avais tiré, et on avait que ça. Et je sais pas l’adaptateur, la tétine : ça fuyait, tout avait coulé, on avait attendu deux heures dans la salle d’attente et on avait juste un biberon de rechange, la moitié du biberon s’était écoulé, par accident. On rentre dans le cabinet, il fait : « Bon, alors comment ça marche ? ». C’était Lapaluche, il a regardé Bazil, il a dit : « Alors, fais moi voir tes seins », il a appuyé, il a fait « Bon, ben ça ça marche, il a appuyé sur mon sein, ça a envoyé une giclée sur le visage de Bazil, il a dit « Bon, ben , ça marche », il a pris la tête du bébé qu’il a rapprochée de mon sein, « Bon, ben, ça marche ». Il arrivait à téter mais de temps en temps, quand il était très calme, détendu, au réveil… A certains moment, il prenait le sein nature, mais c’était peut-être 2O% de toute la quantité de lait qu’il absorbait, mais cette séance a enlevé la peur qu’il y avait, je crois que c’est ça, parce qu’il n’y avait pas de raison physiologique, c’était vraiment de l’angoisse. Et il a enlevé cette angoisse en disant «  ça marche, c’est fait pour, ça marche ! ». Et à partir de là, je n’ai plus jamais utilisé la trayeuse automatique, plus jamais allumé, jamais ! ça c’était au bout d’un mois et demi et il a tété quatorze mois et demi de plus, y avait pas de problème…